ArtCraft - les apps open source qui veulent remplacer Adobe

Outils, par Jeremy Van Reybrouck, le

Si vous retouchez des photos, montez des vidéos ou travaillez sur des PDF, vous connaissez la chanson. Chaque mois, l’abonnement Adobe tombe. Et le jour où vous voulez arrêter, il y a encore des frais de résiliation à payer.

Je suis développeur web, pas graphiste. Mais autour de moi, la même question revient souvent : « Il n’existe pas un truc gratuit qui fait la même chose ? » Jusqu’ici, la réponse s’appelait GIMP, Inkscape ou Affinity. Des bons outils, mais avec toujours un temps d’adaptation.

Début octobre, un projet a fait beaucoup de bruit : ArtCraft. L’idée est simple et un peu folle. Refaire Photoshop, Premiere, Lightroom et les autres, gratuitement, en open source, avec les mêmes menus et les mêmes raccourcis. J’ai creusé le sujet pour voir ce qu’il y a vraiment derrière l’annonce.

ArtCraft, c’est quoi exactement ?

Au départ, ArtCraft n’a rien à voir avec Adobe. C’est un studio de création d’images et de vidéos par IA, lancé en 2025 par Brandon Thomas, un développeur américain passé notamment par Square et Storyteller.ai.

Fin septembre 2026, le projet change de cap. Le 30 septembre, les premières applications sont publiées sur GitHub. Chacune copie le fonctionnement d’un logiciel Adobe : même disposition des panneaux, mêmes menus, mêmes raccourcis clavier. Si vous connaissez Photoshop, vous ne serez pas perdu.

Pourquoi ce virage ? Brandon Thomas explique qu’il en avait marre de payer des frais de résiliation chez Adobe. Il n’est pas le seul : le gouvernement américain avait attaqué Adobe en justice en 2024 pour ces frais cachés, et l’affaire s’est réglée cette année avec un accord de 150 millions de dollars (Adobe nie toute faute).

Deux détails rendent le projet vraiment particulier :

  • Tout est écrit en Rust. Ce sont de vraies applications natives, pas des pages web déguisées. Elles tournent sur Mac, Windows et Linux, et la plupart aussi directement dans le navigateur.
  • Le code a été écrit avec l’aide de l’IA. Le fondateur dit avoir utilisé Claude Opus 5.5, le modèle d’Anthropic, pour développer les applications en quelques semaines.

Le public a suivi. Le dépôt de PhotoCraft, l’équivalent de Photoshop, dépasse déjà les 54 000 étoiles sur GitHub, moins de deux semaines après sa sortie.

Les applications ArtCraft, une par une

Le projet a démarré avec 7 applications, une pour chaque grand logiciel Adobe :

Application ArtCraft Remplace À quoi ça sert Statut Dans le navigateur
PhotoCraft Photoshop Retouche d’images, calques, fichiers PSD Alpha Oui
VectorCraft Illustrator Illustration vectorielle En développement Oui
FilmCraft Premiere Pro Montage vidéo, couleur, son En développement Non
LightCraft Lightroom Photothèque et développement RAW En développement Oui
PdfCraft Acrobat Pro Lire, organiser, fusionner, protéger des PDF Alpha Oui
EffectCraft After Effects Animation et effets visuels En développement Oui
DesignCraft InDesign Mise en page et édition En développement Oui

Et l’équipe ne s’arrête pas là. Le site officiel liste aujourd’hui 12 applications. Cinq nouvelles visent cette fois Microsoft et d’autres logiciels pros : WordCraft (Word), GridCraft (Excel), DeckCraft (PowerPoint), SoundCraft (Pro Tools) et CADCraft (AutoCAD).

PhotoCraft, la plus avancée

C’est celle qui attire toute l’attention, et on comprend pourquoi. Elle propose déjà :

  • 67 outils, des calques, des masques et 16 calques de réglage (Courbes, Niveaux, Teinte/Saturation…) ;
  • les styles de calque classiques : ombre portée, contour, lueur ;
  • plus de 70 filtres avec aperçu en direct ;
  • le RVB, le CMJN et le Lab, en 8, 16 ou 32 bits ;
  • une sélection automatique du sujet qui tourne sur votre ordinateur, sans compte et sans cloud.

Le point fort, ce sont les fichiers PSD. D’après l’équipe, quand on ouvre puis réenregistre un fichier, le rendu reste identique pour 307 fichiers de test sur 309. PhotoCraft sait aussi ouvrir les fichiers Krita, GIMP et même Affinity (en lecture seule).

FilmCraft, l’autre surprise

FilmCraft reprend l’interface de Premiere, avec des raccourcis Premiere, Final Cut Pro et Avid au choix. L’équipe a même écrit ses propres codecs vidéo (H.264, HEVC, ProRes). C’est la seule application qui ne tourne pas dans le navigateur.

ArtCraft est-il vraiment gratuit ?

Oui, pour les applications elles-mêmes. Le code est publié sous licence MIT ou Apache 2.0, deux licences très permissives. Concrètement :

  • pas d’abonnement ;
  • pas de compte à créer ;
  • usage commercial autorisé, vous pouvez donc les utiliser pour des projets clients ;
  • vos fichiers restent sur votre machine.

Alors comment l’équipe gagne sa vie ? Avec son autre produit, le studio d’IA ArtCraft. Lui fonctionne avec des crédits pour générer des images et des vidéos. Les formules vont de 10 $ par mois (1 000 crédits) à 60 $ par mois (6 600 crédits), selon la page tarifs. Ces crédits ne sont pas nécessaires pour utiliser PhotoCraft ou FilmCraft.

Bon à savoir : c’est un modèle assez classique dans l’open source. L’outil est gratuit, et un service à côté finance le développement. Le revers de la médaille, c’est que l’avenir des applications dépend de la bonne santé de ce service payant.

Les limites, parce qu’il y en a

Soyons clairs : on est encore loin d’un remplaçant d’Adobe pour le travail de tous les jours. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’équipe elle-même.

C’est une version alpha

La page GitHub de PhotoCraft le reconnaît noir sur blanc : ce n’est pas encore un remplaçant de Photoshop pour un usage pro quotidien. Il manque les fonctions d’IA générative, une quinzaine d’outils, une vraie profondeur côté typographie et la compatibilité avec les plugins Photoshop. Le dépôt compte plus de 800 bugs et demandes ouvertes. Les autres applications sont encore moins avancées.

Les promesses ont déjà été revues à la baisse

Au lancement, Brandon Thomas annonçait 100 % des fonctions d’Adobe en un mois. Il a vite corrigé le tir en parlant plutôt de quelques mois pour s’en approcher.

Ça bouge très vite

PhotoCraft a sorti plusieurs versions en quelques jours. C’est bon signe pour la motivation, moins pour la stabilité.

Il y a une zone grise juridique

L’équipe parle de « clean room » : refaire les fonctions à partir de documentations publiques, sans toucher au code d’Adobe. Sur ce point, Ars Technica rappelle que c’est en général légal. Par contre, copier l’apparence d’un logiciel d’aussi près pourrait poser problème au niveau du « trade dress », c’est-à-dire l’identité visuelle d’un produit. Adobe détient aussi des milliers de brevets. Pour l’instant, Adobe n’a fait aucun commentaire.

Le code écrit par IA pose question

Personne ne sait encore si une base de code aussi grosse, construite aussi vite, restera facile à maintenir dans le temps.

Alors, on lâche Adobe ou pas ?

Pas tout de suite. Mais ça vaut clairement le coup de tester, selon votre profil.

Vous pouvez y aller si :

  • vous faites de la retouche de temps en temps et l’abonnement Adobe ne se justifie pas ;
  • vous êtes sur Linux et Photoshop vous manque ;
  • vous êtes étudiant ou curieux et vous voulez apprendre sans payer ;
  • vous êtes développeur. Chaque action est pilotable en ligne de commande, et même par un agent IA. Redimensionner ou retoucher tout un dossier d’images avec un script, c’est déjà possible aujourd’hui.

Attendez encore si :

  • vous livrez des fichiers à des clients et vous ne pouvez pas vous permettre un bug ;
  • vous dépendez de plugins Photoshop ou des fonctions d’IA générative d’Adobe ;
  • vous travaillez en équipe sur des fichiers partagés dans Creative Cloud.

En attendant, il existe déjà des alternatives solides et gratuites. Affinity est désormais gratuit depuis son rachat par Canva. DaVinci Resolve reste une référence pour la vidéo. Et GIMP, Inkscape ou Krita font très bien le travail pour beaucoup d’usages.

Mon conseil : installez PhotoCraft à côté de vos outils habituels, ouvrez quelques-uns de vos PSD, et faites-vous votre propre avis. Ça ne coûte rien.

Questions fréquentes sur ArtCraft

ArtCraft est-il vraiment gratuit ? Oui. Les applications (PhotoCraft, FilmCraft, LightCraft…) sont gratuites, open source et ne demandent aucun compte. Seul le studio d’IA d’ArtCraft est payant, et il est optionnel.

Peut-on utiliser ArtCraft pour des projets commerciaux ? Oui, les licences MIT et Apache 2.0 l’autorisent. Par contre, vu le stade alpha, je ne le recommande pas encore pour des livrables clients importants.

PhotoCraft ouvre-t-il les fichiers Photoshop ? Oui. Il ouvre, modifie et enregistre les fichiers PSD et PSB avec leurs calques. Selon l’équipe, le rendu reste fidèle dans la très grande majorité des cas testés.

Sur quels systèmes fonctionne ArtCraft ? macOS, Windows et Linux. Toutes les applications sauf FilmCraft tournent aussi dans un navigateur.

Où télécharger les applications ? Sur la page des applications ArtCraft. Le plus simple est d’installer le « Launcher », qui installe et met à jour toutes les applications d’un coup.

ArtCraft est-il légal ? L’équipe affirme ne pas utiliser de code Adobe. Reproduire des fonctions est généralement admis, mais copier l’apparence d’aussi près pourrait poser question. Aucune action en justice n’a été annoncée à ce jour.

Conclusion : ArtCraft, un vrai signal pour la suite

ArtCraft, ce n’est pas encore la fin d’Adobe. Mais c’est un vrai signal. Un développeur, aidé par l’IA, a réussi en quelques semaines à reproduire assez de Photoshop pour ouvrir et réenregistrer des PSD complexes. Il y a deux ans, personne n’y aurait cru.

Même si le projet ne tient pas toutes ses promesses, il met une pression bienvenue sur les prix et les abonnements. Et ça, c’est une bonne nouvelle pour tous ceux qui créent des visuels, des freelances aux petites entreprises.

Je vais suivre le projet de près et mettre cet article à jour au fil des versions.

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